Par Alexandre Ducommun

Soit x, un pauvre journaliste qui tente de cerner Monsieur A. D. et de l'inscrire dans un moule littéraire. 

Le journaliste. — Pourquoi ce livre et cette agressivité?

Monsieur A.D. — Dans L’agent secret, Conrad envisage le véritable geste anarchiste : poser une bombe dans les mathématiques pures. En finir ainsi avec les discours d'autorité qui, en son temps, versaient dans le scientisme. Pour ma part, j'ai commis ce texte comme on commet un péché de jeunesse, un acte juvénile de révolte et de résistance (à 35 ans, il était temps). Aidé en cela par le soutien et la science éditoriale de Xavier Casanova, j'ai donc commis un geste brusque et maladroit qui est celui d'un éternel adolescent qui tente de bousculer les cadres qui encerclent son activité. Une sorte de petit attentat textuel contre les formes établies de la littérature et les petites histoires dont se contentent la majorité des romanciers. Ceux-ci ont une fâcheuse tendance à oublier que Flaubert ou Proust les ont déjà dépassés, avant même leur naissance. Les livres qui racontent des petites histoires pullulent précisément ici-bas, aujourd'hui où certains ont le sentiment justifié que la littérature est déjà morte. Je n'ai pas l'ambition de la ressusciter mais simplement de pointer cette fin inexorable. Les petites histoires qui bruissent un peu partout font tout juste assez de bruit pour que l'on n’entende pas les gémissements qui accompagnent ce trépas. Car, comme dirait Godard il ne faut pas confondre le cinéma avec les films formatés pour un public ciblé, qui se multiplient alors même que le cinéma et son universalité crèvent lentement. C'est donc la première raison d'être de ce texte que de lever le voile de Maya et de donner à voir la fin de la littérature. Ceci n'a pas à nous assombrir, bien au contraire, car il y a une vie après la littérature et tant de choses encore à inventer. Que ce constat prenne ici la forme d'une critique sociale se justifie par le fait que le roman bourgeois est la forme proprement sociale de la littérature.

Le journaliste. — Et alors ?

Monsieur A. D. — Par la suite et au fil de l'écriture sont venus se greffer d'autres impératifs, comme si ce texte devait contenir dans l'unité d'un geste des logiques hétéroclites qui toutes cependant se répondent à la fin dans un joyeux bordel philophorique (copyright Xavier Casanova). Ainsi de la philosophie : j'ai commencé par réfléchir la situation quelque peu chaotique que je vis depuis plusieurs années (disons 35 années) et j'en suis venu à remonter jusqu'à ce qui me semble être l'origine de la philosophie et que résume la notion complexe de justice. Force cosmogonique chez les présocratiques, elle devient peu à peu le centre de gravité qui permet d'accéder à un ensemble de problématiques plus spécifiques. Le point de départ c'est l'agon, l'émulation qui pousse le jeune Platon à vouloir rivaliser avec les tragiques sur leur propre terrain. Cependant il va le faire en inventant un type de discours indexé sur la découverte progressive des ressources de la toute jeune dialectique. Ce à quoi il faut ajouter le désir chez Platon d'en découdre avec ses rivaux, les sophistes, et de contenir le pluralisme essentiel de leurs conceptions, inséparable du pluralisme démocratique. On dirait aujourd'hui que la philo est au départ un réflexe réactionnaire et si, dans le cours de son développement, celle-ci a pu servir la cause de penseurs plus libertaires que Platon, elle n'en demeure pas moins reliée à des outils, des conceptions, des dispositifs qui sont profondément platoniciens. Regardez par exemple Onfray, qui se targue d'enterrer le platonisme : il a recours à ce qu'il nomme des figures conceptuelles qui sont en fait des modèles retenus pour leur exemplarité. Autrement dit c'est encore du platonisme. Moi, de mon côté, je suis comme Karl Popper : je n'aime que les contre exemples. D'ailleurs j'en suis un. Recherchez tous les modèles de réussite sociale et vous comprendrez que j'en suis toujours le contre exemple.

BAT_COUV_150pxMonsieur A. D. est le personnage central d'un ouvrage sous presse, qui sera dévoilé le 14 juillet 2010 au démarrage du défilé militaire.

Alexandre Ducommun
Fragments philophoriques à l'usage des survivants :
petit précis d'humanités résiduelles

Ghisonaccia : La Gare, 2010
Coll. « Cultural Folies »
Format 110 x 180, 160 pages
12,00 €