23 juin 2010

De l'auto-fiction à l'auto-interview, la schizophrénie progresse

Par Alexandre Ducommun

Soit x, un pauvre journaliste qui tente de cerner Monsieur A. D. et de l'inscrire dans un moule littéraire. 

Le journaliste. — Pourquoi ce livre et cette agressivité?

Monsieur A.D. — Dans L’agent secret, Conrad envisage le véritable geste anarchiste : poser une bombe dans les mathématiques pures. En finir ainsi avec les discours d'autorité qui, en son temps, versaient dans le scientisme. Pour ma part, j'ai commis ce texte comme on commet un péché de jeunesse, un acte juvénile de révolte et de résistance (à 35 ans, il était temps). Aidé en cela par le soutien et la science éditoriale de Xavier Casanova, j'ai donc commis un geste brusque et maladroit qui est celui d'un éternel adolescent qui tente de bousculer les cadres qui encerclent son activité. Une sorte de petit attentat textuel contre les formes établies de la littérature et les petites histoires dont se contentent la majorité des romanciers. Ceux-ci ont une fâcheuse tendance à oublier que Flaubert ou Proust les ont déjà dépassés, avant même leur naissance. Les livres qui racontent des petites histoires pullulent précisément ici-bas, aujourd'hui où certains ont le sentiment justifié que la littérature est déjà morte. Je n'ai pas l'ambition de la ressusciter mais simplement de pointer cette fin inexorable. Les petites histoires qui bruissent un peu partout font tout juste assez de bruit pour que l'on n’entende pas les gémissements qui accompagnent ce trépas. Car, comme dirait Godard il ne faut pas confondre le cinéma avec les films formatés pour un public ciblé, qui se multiplient alors même que le cinéma et son universalité crèvent lentement. C'est donc la première raison d'être de ce texte que de lever le voile de Maya et de donner à voir la fin de la littérature. Ceci n'a pas à nous assombrir, bien au contraire, car il y a une vie après la littérature et tant de choses encore à inventer. Que ce constat prenne ici la forme d'une critique sociale se justifie par le fait que le roman bourgeois est la forme proprement sociale de la littérature.

Le journaliste. — Et alors ?

Monsieur A. D. — Par la suite et au fil de l'écriture sont venus se greffer d'autres impératifs, comme si ce texte devait contenir dans l'unité d'un geste des logiques hétéroclites qui toutes cependant se répondent à la fin dans un joyeux bordel philophorique (copyright Xavier Casanova). Ainsi de la philosophie : j'ai commencé par réfléchir la situation quelque peu chaotique que je vis depuis plusieurs années (disons 35 années) et j'en suis venu à remonter jusqu'à ce qui me semble être l'origine de la philosophie et que résume la notion complexe de justice. Force cosmogonique chez les présocratiques, elle devient peu à peu le centre de gravité qui permet d'accéder à un ensemble de problématiques plus spécifiques. Le point de départ c'est l'agon, l'émulation qui pousse le jeune Platon à vouloir rivaliser avec les tragiques sur leur propre terrain. Cependant il va le faire en inventant un type de discours indexé sur la découverte progressive des ressources de la toute jeune dialectique. Ce à quoi il faut ajouter le désir chez Platon d'en découdre avec ses rivaux, les sophistes, et de contenir le pluralisme essentiel de leurs conceptions, inséparable du pluralisme démocratique. On dirait aujourd'hui que la philo est au départ un réflexe réactionnaire et si, dans le cours de son développement, celle-ci a pu servir la cause de penseurs plus libertaires que Platon, elle n'en demeure pas moins reliée à des outils, des conceptions, des dispositifs qui sont profondément platoniciens. Regardez par exemple Onfray, qui se targue d'enterrer le platonisme : il a recours à ce qu'il nomme des figures conceptuelles qui sont en fait des modèles retenus pour leur exemplarité. Autrement dit c'est encore du platonisme. Moi, de mon côté, je suis comme Karl Popper : je n'aime que les contre exemples. D'ailleurs j'en suis un. Recherchez tous les modèles de réussite sociale et vous comprendrez que j'en suis toujours le contre exemple.

BAT_COUV_150pxMonsieur A. D. est le personnage central d'un ouvrage sous presse, qui sera dévoilé le 14 juillet 2010 au démarrage du défilé militaire.

Alexandre Ducommun
Fragments philophoriques à l'usage des survivants :
petit précis d'humanités résiduelles

Ghisonaccia : La Gare, 2010
Coll. « Cultural Folies »
Format 110 x 180, 160 pages
12,00 € 

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21 juin 2010

Cultural folies et dispositif paranoïaque

Postulons. — On admettra sans surprise que les « Cultural folies » font entrer dans leur champ les dispositifs paranoïaques. On se surprendra peut-être à constater que sa table des matières, dans l'exposé de ses rubriques générales, est un dispositif paranoïaque : c'est ce que nous affirmons. L'affirmer suffit à se dispenser de le justifier mot à mot. En effet, quelque soit les mots, il en est bien ainsi s'il sont utilisés comme tel. Nous postulerons ainsi que l'on peut extraire du sens de tout postulat dès lors qu'il réunit plusieurs objets tous porteurs d'un sémantisme dense. À cet égard, et par exemple, les mots « femme » et « pouvoir » sont des mots plus denses que « faucille » et « marteau ». Peut-être, un jour, serons-nous en état de conjecturer qu'un paranoïaque vrai est tout simplement un individu employant un dispositif paranoïaque faux, ou bien, combinant de manière notoirement fausse des dispositifs communément admis. Contentons-nous d’avancer que toute création culturelle, dès lors qu’elle comporte une avancée, ne peut être reconnue comme telle que si elle s’accorde au dispositif paranoïaque du lieu et du moment. Sinon, elle n’a pas d’autre avenir que d’assumer sa dose propre de « cultural folies » en attendant que le lent processus d’accommodation et d’assimilation n’ait fait son œuvre sur le dispositif lui-même. Ce peut être long.

AvilaThérèse d’Avila attendra quatre siècle avant de recevoir le titre de docteur de l’Eglise. Un bon dispositif paranoïaque a toujours la vie longue — et la dent dure. De même que les oppositions de dispositif à dispositif, qui peuvent exister et exciter plusieurs générations successives. Ces dispositifs sont d’autant plus efficaces qu’ils ne sont jamais lus en tant que dispositifs communs mais en tant que dispositions individuelle, passant ainsi de l’appréciation des artefacts au jugement des personnes. La noèse est davantage abordée sous l’angle du phénomène cérébral et intime, plutôt que sous celui de la circulation et du partage des matières d’œuvre collectives et des processus de leur transformation. Il est vrai que sous cet abord, toute la complexité du faire ensemble se simplifie, se réduisant à crier au fou ou au génie. L’avers et le revers d’une même monnaie. — Monnaie de singe ou monnaie de signes ?

 

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Table des matières et paranoïa spécifique

LulleLes deux Raymond. — Rien n’interdit d’emprunter aux deux Raymond : Lulle et Lœvy. Au premier, le goût des systèmes complexes, ésotériques, développés comme une sorte de cancer où le schéma tiendrait lieu de tumeur, et qui, dans leurs excès, donnent une illustration éblouissante du développement d’une pensée qui n’a pas d’autre limite que la mort, limite qu’elle transgresse allègrement une vie durant. Au second, la recherche permanente du meilleurs compromis possible entre la folie individuelle du créateur, et cette folie collective qui reste à construire autour de toutes sortes d’objets dérisoires lancés à la conquête des masses, où ils se transmueront en choses si indispensables qu’il devient impensable de vivre sans elles. De cette alchimie, on retiendra sa célèbre formule « MAYA, most advanced, yet acceptable » comme la plus belle expression jamais donnée au dilemme du créateur, et sa résolution en soumission exotérique et moderne aux lois du marché, ce lieu où certaines folies réussissent à se transmuer en coups de génie, et où les coups de génie se mesurent très exactement avec les outils de l’épidémiologie.

LoewyTumeur et marque. — Le premier Raymond pose son schéma complexe et tumoral, avec ses effets d’envahissement internes et intimes. Le second Raymond pose sa marque, simple et virale, avec ses effets d’envahissement externes et planétaires. Vue simpliste ? Oublions la maladie : ce ne sont que des « tags ». Choisis pour délimiter un champ. Signaler quelques lieux. Suggérer quelques mouvements de pensée sur cette « carte du tendre », qui agence quelques mots clef dans sa singulière topologie tabulaire. Sous les 7 catégories exotériques du blog, essayons d’imaginer les 7 livres d’une somme ésotérique où seraient déjà déployée les « Cultural Folies ». On retient si peu des livres qu’il est inutile de les écrire en entier, sauf à les concevoir comme le récit de longues promenades où le pittoresque se régénère simplement à un rythme un peu plus soutenu que dans les petites rêveries de la vie ordinaire. Et, en même temps, les écrire est le seul moyen d’accéder soi-même à un minimum de maîtrise des actes de pensée, et de les partager avec ceux qui font de même. Croire qu’auteurs et lecteur sont deux mondes séparés n’est profitable qu’aux spécialistes de la dyslexie. Michel Ange contre l’ange Mickey. Les mondes clos d’auteurs peuvent encore avoir de beaux jours devant eux. Ils savent mieux que quiconque détourner en technologie de l’intelligence des technologies de communication où la modernité des puces électronique n’a rien effacé – bien au contraire – des manières très archaïques de percer les secrets du monde et de l’esprit en en manipulant, entre raison et déraison, toutes sortes de modèles symboliques.

Tableau

 

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09 juin 2010

Vent

Vent (en français dans le texte, s'il vous plait) a été tourné en 48 heures.
Et l'on verra que ce verbe tourner revêt ici toute sa signification…



Sven Braat est un homme heureux. En 2009, avec ses amis Tim Klok (réalisateur), Rudi Brekelmans (scénariste) et Martijn Chel (la force silencieuse), il a fondé une maison de production dans le sud de la Holande qui s'est appelée tout naturellement Zuiderfilm (films du Sud). Cet héliotropisme, bien que modéré, montre à l'évidence que quiconque peut se dire sudiste, sans interroger son TPS, simplement en tournant la pointe de ses baskets dans la direction adéquate. Un acte créatif surpasse, à cet égard, toutes les identités trop strictement localisées. Dans toutes les cultures, un simple doigt tendu suffit pour savoir d'où souffle le vent. Un simple doigt posé sur les lèvres suffit à inviter au silence et à d'autres déraisons. Ne pas laisser la langue imposer ses certitudes qui, peut-être, ne sont que du vent…

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